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Cycle second : Les Origines.
#1
Prélude.
Cycle premier.

Les Cieux, date inconnue.


Ainsi, c’était elle qui s’occuperait de cette affaire. Malgré lui, l’ange trouvait la situation assez ironique, même si il goûtait assez peu à ce genre de fatalité. De sa démarche assurée, il parcourait les interminables couloirs de la section DO-951. Ce dédale inextricable, typiquement administratif, finirait par le mener jusqu’à un bureau qu’il ne connaissait que trop bien.

C’était inévitable.

La convocation lui avait été remise en bonne et due forme par un jeune stagiaire, faisant office de messager pour l’occasion. De cette manière, l’expéditeur avait l’assurance que sa missive était délivrée en mains propres.
L’ange poussa un léger soupir. Il reconnaissait bien là ses méthodes. Impossible pour lui de prétendre qu’il n’avait pas reçu son « invitation ». D’autre part, l’ignorer n’aurait fait qu’aggraver son cas.

En son for intérieur, il en avait la certitude. Elle serait bien capable de se déplacer en personne jusqu’à ses quartiers, si il persistait à laisser son assignation pour lettre morte. La ténacité était un de leurs traits communs, il ne pouvait le nier.

Chemin faisant, l’ange passa en revue les souvenirs épars qui subsistaient de sa précédente mission sur Terre. En dépit de tous ses efforts, sa mémoire s’étiolait, à l’instar des songes fugaces que l’on essaie désespérément de graver dans son esprit, juste après s’être éveillé. Tant pis. Il haussa les épaules, renonçant à fouiller un peu plus dans ce capharnaüm spirituel, encore trop troublé suite à la perte récente de son incarnation humaine.

Qu’importait, après tout. Elle avait certainement prévu un compte-rendu le plus exhaustif possible. La moindre de ses actions terrestres serait étudiée, analysée, et archivée. Ses fautes y compris, bien évidemment. Il se demandait parfois si elle en éprouvait un quelconque plaisir, ou tout du moins, de la satisfaction. Alors que cette idée lui arrachait un improbable rictus d’agacement, le prévenu réalisa qu’il était enfin arrivé à destination.

Il frappa trois coups contre la porte face à lui, puis entra directement dans la pièce, sans attendre une éventuelle réponse. D’une voix où perçait un certain degré de lassitude, Cyr s’annonça.


- Je suis là, ma chère sœur.

Elidah ne releva pas les yeux sur lui. Elle achevait d’écrire un quelconque note. Cyr ne l’avait jamais connu autrement que studieuse, le visage grave et concentré. Ils se ressemblaient, personne n’aurait pu nier une telle évidence. Le même visage un peu allongé et des cheveux d’un noir qui absorbait la lumière. Mais ce n’était pas le physique qui rendait ce jumelage si remarquable.

- Installes-toi, tu connais la procédure.

Il était efficace sur le terrain, elle l’était de la même façon derrière un bureau. Ils avaient connu des carrières en parallèles. Et si chacun d’eux avait le sens de l’efficacité, ils ne cultivaient pas celui de l’ambition, ce qui expliquait en partie la raison pour laquelle ils n’avaient jamais été au-delà de leur premier grade.

Le rôle de serviteur leur convenait. Et puis, tout ce qui tenait de la gestion avait toujours été dévolu à Elidah. Elle était dotée d’un esprit pragmatique et d’un sens du raisonnement aiguisé. Voilà pourquoi, à l’heure de se ranger derrière un archange, elle avait choisi Dominique, alors qu’il énonçait ses vœux de loyauté envers Laurent.

Ordre et Justice.


- Je t’avais prévenu des risques en cas de récidives.
- Je n’avais pas le choix.
- Bien sûr, tu ne l’avais pas. Mais la loi est la même pour tous, c’est ce qui la rend juste et fiable. Nous avons deux cas d’infractions au code à moins de 500 kilomètres d’intervalles sur les trois dernières années terrestres. Tu sais qu’un minimum de dix est requis pour rendre le précédent avertissement caduc.
- Le service des incarnations était au courant de mon dossier, je n’ai pas décidé de mon affectation.
- Essayes-tu de te justifier, mon frère ?

Elidah le regardait enfin dans les yeux.

- Non, répondit-il dans un soupir las.
- Qu’aurais-je du faire selon toi ?

Elle relit quelques lignes du dossier où devait être consigné le moindre de ses déplacements lors de sa dernière incarnation. Cyr ne doutait pas qu’elle en connaissait déjà tous les détails par cœur, probablement cherchait-elle à se ménager quelques secondes avant de répondre.

- Je n’ai rien à dire. Tu as bien agi étant donné les circonstances.
- Pourtant tu ne m’épargneras pas la sanction.
- Je ne rends pas Ma Justice, mais celle du Très Haut. S’il en était autrement, crois-tu qu’on me laisserait me charger de toi ? Nous avons déjà eu cette discussion.

L’ange au service de l’épée eut un rictus.

- Je n’en ai pas le souvenir.
- Ainsi ils n’ont pas attendu que je te l’annonce, dit-elle soudainement pensive. Ton grade t’a été retiré.
- Pour combien de temps ?
- Je l’ignore. Le temps nécessaire. Tu sais que c’est Arvyel qui se réserve ce genre de décision.
- Ce type, siffla Cyr entre ses dents.
- Prends patience. Il m’a dit que nous serait confiée une mission. Ce sera l’opportunité de faire amende honorable.
- Nous ?

Elle fit un signe affirmatif de la tête tout en refermant son dossier. Bien qu’ils sachent travailler en bonne intelligence, il était exceptionnel qu’ils soient en mission ensemble. La vérité, c’était que depuis de nombreux siècles, Elidah avait pris ses dispositions pour ne plus quitter les cieux. La terre était un terrain de guerre perpétuelle où elle ne puisait ni force ni courage. C’était un de ses paradoxes. Après tout, n’étaient-ils pas une paire d’anges voués à la guerre lors de leur création?

La conclusion s’imposait d’elle-même à Cyr, on avait décidé de la punir à sa place.
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#2
Arvyel était assez grand, presque longiligne, les traits secs mais pas dénués d’une froide élégance qui lui conférait une présence qui marquait les esprits. Ses cheveux ivoire n’avaient jamais été coiffés autrement qu’en arrière sans que personne n’eût pu dire si cela fut par goût ou sens pratique. Ses yeux étaient dénués de blanc, à la manière des premières créatures peuplant le monde, et avaient pour toute couleur un gris de roche volcanique.

Arvyel n’était pas un ange sympathique. Et, selon Vincent, on pouvait même le qualifier de parfait enfoiré. L’ange Vincent était d’autant mieux placé pour le savoir, qu’il faisait parti de son équipe, à l’instar d’Elidah. Bien sûr, jamais il n’aurait osé prononcer trop haut ce que tous se contentaient de penser.


- Vous serez deux escouades,expliqua Vincent.
- Cela ne sera pas assez.
- Mon frère a raison, nous allons devoir tenir une position en sous-effectif.
- Vous aurez principalement un rôle de renfort et de soutien.
- Vous ne venez pas avec nous, agent Vincent ?

L’ange évita de croiser le regard d’Elidah. La question était d’autant plus gênante qu’il avait été pressenti dans un premier temps pour cette mission. Plus exactement, il en avait fait la demande. Vincent appréciait être en poste sur terre. Il s’y sentait plus utile, et plus adapté. Peut-être pour la raison qu’il était le benjamin du groupe.

Mais il n’avait pas cherché insister lorsque Arvyel lui avait suggéré de céder sa place à sa consoeur. Il savait reconnaître un ordre lorsqu’il en entendait un. Et, finalement, lorsqu’il avait appris, il y a quelques jours, qu’il s’agissait d’un partenariat avec Laurent, le boucher comme il le nommait, il s’était senti soulagé d’avoir été écarté.

Il était loin d’être aussi brillant que les trois augustes anges qui se tenaient près de lui, mais il se fiait à son instinct quand celui-ci lui disait que tout ceci sentait mauvais.

Il était mal à l’aise pour Elidah, mais elle s’était toujours montrée trop froide avec lui pour qu’aujourd’hui il la plaigne. Non, ce qui le dérangeait, c’était Cyr. Il en avait peur.


- Non, pour cette fois je resterai en arrière.
- Vous recevrez les détails sur place, intervint Arvyel d’un ton sec.

Il fit silence le temps d’une inflexion méprisante de ses lèvres fines.


- N’oubliez pas que vous aurez avant tout sur place des rôles de censeurs. Vous n’aurez pas à intervenir. Je dis cela surtout pour vous… Saint-Cyr.

Ce dernier cilla.
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#3
À quel moment la situation leur avait-elle échappé ?

Peut-être lorsque le chevalier Anthem avait crié dans leur direction pour les prévenir et que la tête du fléau était venu percuter la sienne en arrachant sur son passage la moitié de son visage. La terre avait fini par ressembler à de la boue à force de sang versé.

Plus bureaucrate qu’ange de terrain, Elidah n’était pas une combattante. Bien évidemment, les attributs accordés par sa nature divine lui assuraient d’ordinaire le dessus sur n’importe quel humain, et cela, même sans se forcer. En revanche, d’un point de vue angélique, ses capacités martiales étaient tout juste correctes.
Aussi ne fut-elle guère étonnée lorsque sans crier gare, Cyr s’éloigna précipitamment, afin de venir en aide à leurs troupes. Sans doute estimait-il qu’elle pourrait faire face seule, en cas d’assaut sur leur position. Ou peut-être était-ce une manière de la contrarier. Elle chassa bien vite cette pensée de son esprit. Son frère avait un caractère difficile, mais il ne s’abaisserait pas à ce genre de petites mesquineries, et encore moins en de telles circonstances.

Elle prit un moment pour faire le point et analyser leur situation. La mission prenait des airs de désastre. L’ennemi était bien supérieur en nombre, et, conséquence pourtant prévisible, ils avaient été débordés. Leurs escouades de chevaliers du Seigneur quasiment décimées, ils n’avaient plus que deux solutions : Battre en retraite ou décider eux-mêmes, anges, de l’issue de la bataille. Cyr avait manifestement choisi la seconde option, et plusieurs cadavres ensanglantés et mutilés gisaient déjà à ses pieds. Avec une maîtrise presque effrayante de son art, l’ange de l’Epée exécutait à la perfection une danse mortelle parmi les rangs ennemis. Les profonds sillons creusés dans la terre par les différents engins de guerre charrieraient bientôt de véritables petites rivières de sang.

Elidah réprima un léger frisson. Le froid. Sensation bien inconnue pour elle, qui ne pouvait découler que des affres de l’incarnation. Elle chercha du regard son supérieur hiérarchique, Arvyel. Son inquiétude augmenta d’un cran supplémentaire. L’Ami des Etres Purs n’était plus visible. Pendant de longues secondes, elle scruta le champ de bataille, tentant de distinguer la haute silhouette de l’impitoyable gradé de Dominique, à travers le tumulte et les fumerolles qui brouillaient sa vision.

Sans succès. Avait-il déjà quitté les lieux ? Considérait-il la mission comme un échec total ? C’était on ne peut plus probable. D’un geste que l’on pourrait qualifier de nerveux, Elidah porta la main à la garde de son épée. Il allait falloir rappeler son frère, l’arracher à son combat. Ce ne serait pas chose aisée, elle en avait parfaitement conscience et se préparait déjà mentalement à l’effort qu’elle devrait fournir, lorsqu’une main désincarnée se posa soudainement sur son épaule.


- Inutile de faire revenir « Saint-Cyr », Serviteur du Jugement Dernier Elidah.

L’intéressée se figea, son bras d’arme retombant le long de son corps. Le ton sec et cassant de cette voix qu’elle ne connaissait que trop bien lui avait glacé le sang. Arvyel. Il était toujours là. Elle tenta de se retourner pour faire face au Juge de Dominique, mais sa poigne de fer l’en empêcha.

- Que… que voulez-vous dire, Monseigneur ?
- Cette mission est un échec. Et votre frère ne trouve rien de mieux à faire que de laisser libre court à ses instincts destructeurs, plutôt que de suivre les ordres. Sa dernière chance vient de disparaître. Tout comme lui, dans quelques instants.
- Vous… vous n’allez pas… Vous ne pouvez pas…

La question, plus rhétorique qu’autre chose, mourut sur ses lèvres. Elle savait parfaitement qu’il en était capable, mais surtout, qu’il agissait en totale légitimité.

Elidah n’était pas ange à laisser ses sentiments obscurcir son jugement et sa raison, comme tous les suivants de Sa Justice Incarnée. D’aucuns se demandaient d’ailleurs si elle était capable d’éprouver quoique ce soit. Mais en cet instant, il lui fut impossible de contenir la terreur pure qui s’empara d’elle. Subitement, la fumée manqua de la faire suffoquer, et un goût de cendre, âcre et amer, emplit sa bouche sèche. Prise de nausées, vidée de ses forces, elle tomba à genoux, ses doigts tremblants s’enfonçant dans la terre meuble, non loin de sa lame.

Arvyel allait mettre à mort son frère, sa moitié, l’être qu’elle chérissait le plus après le Seigneur, issu de la même essence divine qu’elle. Et cet ange lui imposerait d’assister au spectacle de son exécution, impuissante, les mains liées par le respect de la hiérarchie et de ses décisions irrévocables. Dans son dos, elle sentit l’Ami des Etres Purs esquisser un sourire cruel.


- Bien sûr que je le peux, agent Elidah. Je sais que vous auriez certainement aimé dire un dernier mot à votre âme jumelle, mais le temps presse et nous devons nous retirer. Et je vous déconseille vivement d’essayer d’intervenir. Vous vous exposeriez à des conséquences… très fâcheuses.

Sur cette menace savamment distillée, Arvyel contourna tranquillement l’ange, de son pas calme et assuré. Tétanisée, Elidah dut se résoudre à ne suivre sa progression que du regard.
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