01-05-2012, 02:43 AM
- Aidez-moi ! Fai... faites quelque chose. Ma fi-ille, ma petite fille...
La terre sous son corps était froide, et poisseuse par endroits. La lumière commençait à filtrer à travers ses paupières pleines de poussière, par la fente au ras du sol sous l'énorme roche devenue abri de fortune. Trop faible encore pour bouger. Dormir encore un peu.
Il y avait cinq jours que Sinjèrè avait été enterré. Cinq jours qu'Amako était parti, offert aux fauves, à la soif et à la faim. Cinq jours durant lesquels deux personnes encore avaient succombé aux griffes de ces bêtes et trois avaient été blessés. Cinq jours qui avaient vu les dissensions de la communauté devenir des gouffres, les frères se dresser les uns contres les autres, les familles se déchirer petit à petit. Cinq jours que le wali et son apprenti regardaient leurs efforts se réduire à néant. Et là, il ne semblait y avoir plus rien pour sauver leur village. Deux camps s'étaient formés, deux camps qui ne changeraient pas d'avis et qui essayaient par tous les moyens de faire entendre leur voix.
Assis dans leur case contre le mur de terre cuite, Gelilaa avait les mains sur les oreilles comme s'il souhaitait faire taire les rumeurs de l'extérieur. Pourtant, il n'y avait aucun son ou presque en ce début de journée. Abojo était encore allongé, affaibli par les crises qui l'avaient pris dans la nuit. Il déclinait, oubliant parfois ce qu'il venait de dire ou les paroles rituelles pour apaiser les esprits. Les tremblements de ses mains ne se calmaient plus que rarement et, pour ne pas rassurer le jeune homme, il avait maintenant en charge la quasi totalité des rites et la préparation des onguents, des herbes, des breuvages et des poudres.
Pendant ces cinq jours, l'apprenti et le maître avaient enchaîné les transes et les offrandes pour demander de l'aide et des conseils aux esprits. Mais les esprits étaient aussi perdus qu'eux. Ils n'avaient pas de réelle solution à leurs problèmes, bien qu'Abojo soit persuadé que des esprits néfastes étaient intervenus pour plonger la région dans un tel chaos. Alors Gelilaa était assis contre le mur de la case, épuisé par ces derniers jours et par le désastre qu'il sentait toujours plus proche. Ses yeux restaient grand-ouverts malgré la fatigue. Quand son maître lui fit un signe, il lui apporta de l'eau et l'aida à boire sans en renverser.
- Pourquoi n'avez-vous rien dit pour Amako ? demanda-t-il après.
- Crois-tu que les choses auraient été plus faciles ? Les gens du Flamboyant ne devaient pas douter de leurs frères. Vois où ça nous mène maintenant. Si le frère du village voisin peut mentir et tromper, que peut faire celui qui habite la case d'à côté ?
- Mais là, c'est pareil, protesta Gelilaa, tout le monde regarde tout le monde de travers ! Abojo, à quoi cela a-t-il servi ?
Le wali posa un œil dubitatif sur son apprenti.
- J'avais deux solutions, petit impertinent : accueillir Amako comme je l'ai fait, le soigner tant pour sa blessure que pour la fièvre qu'il traînait depuis un certain temps et espérer qu'il s'arrêterait à ses mensonges, ou dénoncer ces menteries et le renvoyer à la recherche d'un asile.
Le vieil homme réclama un peu plus d'eau. Une fois désaltéré, il poursuivit :
- Cette maladie, je la connais, mais peu l'ont déjà vu. Elle n'est pas contagieuse bien longtemps. Par contre ses effets durent. Il mentait quand il disait avoir attrapé cette fièvre près des mares aux hippopotames. C'est lui et ses compagnons qui ont apporté la fièvre là-bas. J'ai pris les précautions nécessaires pour garantir notre village et ne pas affaiblir ma position en paraissant trop inhumain. Ils n'auraient pas compris que je le renvoie comme ça. Et ils auraient eu raison.
Gelilaa se rassit, le regard dans le vide, les pensées flottant à la lisière de la conscience. Son maître n'avait pas terminé néanmoins.
- Gamin, tu vas devoir remplir ta tâche et tenir ton rôle. Moi, je suis trop fatigué aujourd'hui.
On toqua contre le mur. Surpris, l'apprenti mit un peu de temps à se lever et gagner la porte. Dehors, le jeune homme qui l'attendait paraissait emprunté, gêné.
- Bonjour Momô, le salua son frère, attendant que la raison de cette visite matinale lui soit exposée.
- Salut Ge. Il faudrait que l'un de vous deux vienne. Il y a... il y a encore un problème.
Nouveau réveil. Sa joue était toute ankylosée. Le sable sous le rocher collait à sa peau et son dos l'élançait sur toute la longueur. Un mouvement. Un gémissement lui échappa. Un autre mouvement. Les lèvres serrées, les sons ne pouvaient plus passer. Presque plus. Encore un mouvement. Rejoindre le jour.
~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~
La terre sous son corps était froide, et poisseuse par endroits. La lumière commençait à filtrer à travers ses paupières pleines de poussière, par la fente au ras du sol sous l'énorme roche devenue abri de fortune. Trop faible encore pour bouger. Dormir encore un peu.
~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~
Il y avait cinq jours que Sinjèrè avait été enterré. Cinq jours qu'Amako était parti, offert aux fauves, à la soif et à la faim. Cinq jours durant lesquels deux personnes encore avaient succombé aux griffes de ces bêtes et trois avaient été blessés. Cinq jours qui avaient vu les dissensions de la communauté devenir des gouffres, les frères se dresser les uns contres les autres, les familles se déchirer petit à petit. Cinq jours que le wali et son apprenti regardaient leurs efforts se réduire à néant. Et là, il ne semblait y avoir plus rien pour sauver leur village. Deux camps s'étaient formés, deux camps qui ne changeraient pas d'avis et qui essayaient par tous les moyens de faire entendre leur voix.
Assis dans leur case contre le mur de terre cuite, Gelilaa avait les mains sur les oreilles comme s'il souhaitait faire taire les rumeurs de l'extérieur. Pourtant, il n'y avait aucun son ou presque en ce début de journée. Abojo était encore allongé, affaibli par les crises qui l'avaient pris dans la nuit. Il déclinait, oubliant parfois ce qu'il venait de dire ou les paroles rituelles pour apaiser les esprits. Les tremblements de ses mains ne se calmaient plus que rarement et, pour ne pas rassurer le jeune homme, il avait maintenant en charge la quasi totalité des rites et la préparation des onguents, des herbes, des breuvages et des poudres.
Pendant ces cinq jours, l'apprenti et le maître avaient enchaîné les transes et les offrandes pour demander de l'aide et des conseils aux esprits. Mais les esprits étaient aussi perdus qu'eux. Ils n'avaient pas de réelle solution à leurs problèmes, bien qu'Abojo soit persuadé que des esprits néfastes étaient intervenus pour plonger la région dans un tel chaos. Alors Gelilaa était assis contre le mur de la case, épuisé par ces derniers jours et par le désastre qu'il sentait toujours plus proche. Ses yeux restaient grand-ouverts malgré la fatigue. Quand son maître lui fit un signe, il lui apporta de l'eau et l'aida à boire sans en renverser.
- Pourquoi n'avez-vous rien dit pour Amako ? demanda-t-il après.
- Crois-tu que les choses auraient été plus faciles ? Les gens du Flamboyant ne devaient pas douter de leurs frères. Vois où ça nous mène maintenant. Si le frère du village voisin peut mentir et tromper, que peut faire celui qui habite la case d'à côté ?
- Mais là, c'est pareil, protesta Gelilaa, tout le monde regarde tout le monde de travers ! Abojo, à quoi cela a-t-il servi ?
Le wali posa un œil dubitatif sur son apprenti.
- J'avais deux solutions, petit impertinent : accueillir Amako comme je l'ai fait, le soigner tant pour sa blessure que pour la fièvre qu'il traînait depuis un certain temps et espérer qu'il s'arrêterait à ses mensonges, ou dénoncer ces menteries et le renvoyer à la recherche d'un asile.
Le vieil homme réclama un peu plus d'eau. Une fois désaltéré, il poursuivit :
- Cette maladie, je la connais, mais peu l'ont déjà vu. Elle n'est pas contagieuse bien longtemps. Par contre ses effets durent. Il mentait quand il disait avoir attrapé cette fièvre près des mares aux hippopotames. C'est lui et ses compagnons qui ont apporté la fièvre là-bas. J'ai pris les précautions nécessaires pour garantir notre village et ne pas affaiblir ma position en paraissant trop inhumain. Ils n'auraient pas compris que je le renvoie comme ça. Et ils auraient eu raison.
Gelilaa se rassit, le regard dans le vide, les pensées flottant à la lisière de la conscience. Son maître n'avait pas terminé néanmoins.
- Gamin, tu vas devoir remplir ta tâche et tenir ton rôle. Moi, je suis trop fatigué aujourd'hui.
On toqua contre le mur. Surpris, l'apprenti mit un peu de temps à se lever et gagner la porte. Dehors, le jeune homme qui l'attendait paraissait emprunté, gêné.
- Bonjour Momô, le salua son frère, attendant que la raison de cette visite matinale lui soit exposée.
- Salut Ge. Il faudrait que l'un de vous deux vienne. Il y a... il y a encore un problème.
~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~
Nouveau réveil. Sa joue était toute ankylosée. Le sable sous le rocher collait à sa peau et son dos l'élançait sur toute la longueur. Un mouvement. Un gémissement lui échappa. Un autre mouvement. Les lèvres serrées, les sons ne pouvaient plus passer. Presque plus. Encore un mouvement. Rejoindre le jour.