12-15-2011, 01:00 AM
Gajube marchait de long en large, lentement. Il ne savait pas ce qu'il allait dire exactement, ni ce qu'il allait faire et les derniers événements ne cessaient de se rappeler à lui tandis qu'il patientait. Aucun son ne lui parvenait de l'extérieur. Un peu inquiet, le jeune homme s'obligea à l'immobilité et écouta. Non, il ne venait pas encore. Il reprit ses déambulations, de moins en moins sûr de lui. Il ne savait même plus vraiment pourquoi il était là. Il ne savait même plus s'il devait rester ou s'enfuir au risque de le regretter. Et puis des bruits de pas se firent entendre.
Dans la pénombre de la grotte basse, une silhouette fine s'avançait. De là où il était, dans une ombre plus sombre que les autres, le jeune homme pouvait encore se tapir et attendre que l'autre s'en aille. Il retînt sa respiration.
- Gaju... be ? Il y a quelqu'un ?
Le son de la voix l'obligea à relâcher son souffle.
- Ah, tu es là. Tu... tu voulais me voir, non ?
Gajube se redressa et épousseta machinalement sa tunique. Il s'appuya contre une paroi, dans une attitude qu'il voulait la plus désinvolte possible.
- Ouais, Ge, fit-il à son ami en souriant. Alors... comment ça va en ce moment ? J'ai un peu l'impression que tu te laisses manger par ton rôle ces derniers temps, non ?
La bouche du jeune homme lui paraissait sèche et ses mains moites. Le futur wali lui sourit et haussa les épaules.
- Ce n'est pas un "rôle", c'est ce que je suis. Il y a toujours un lien avec les ancêtres et les esprits, je suis de ce lien.
- C'est ce que tu dis à chaque fois, remarqua Gajube avec un petit rire. Ça ne te pèse pas trop, demanda-t-il soudain d'une voix beaucoup plus posée. De ne pas être à toi, de savoir que toute ta vie ne sera consacrée qu'aux esprits et à nos ancêtres ?
Le plus jeune s'adossa à la pierre près de l'autre, les mains derrière le dos. Il leva les yeux vers le ciel invisible et prit son temps pour trouver une réponse, la chercher dans le lac de ses pensées, la rassembler dans les eaux de sa psyché. Il voulait qu'elle soit pour celui qui l'interrogeait, et pour lui aussi.
- De ne pas pouvoir choisir autre chose, continua Gajube, ou de ne pas pouvoir te partager ?
Dans l'air sec de la caverne, une légère odeur de remèdes et de plantes flottait. Elle se dégageait de la peau de Gelilaa en touches discrètes, comme à chaque fois que les deux amis se retrouvaient au calme. La chaleur du corps lui donnait une saveur un peu sucrée, insistante malgré sa discrétion. Inconscient de cela, l'apprenti essayait de retenir les fragments d'idées qui lui glissaient entre les doigts et fuyaient sa conscience dès qu'il en effleurait d'autres. Tout était là, mais il n'arrivait pas à mettre en mots ni en pensées fixes ce qu'il ressentait. Sa tête s'était baissée petit à petit et ses yeux étaient ouverts dans le vague, perdus dans les méandres dessinés sur le sable.
Devant le visage rêveur de son ami, Gajube eut envie de fuir. Il sentait que quelque chose se débattait en lui mais ne savait quelle partie il devait écouter : celle qui lui disait de se rapprocher, de venir là où le parfum était le plus troublant, là où la proximité des deux brûlaient sa peau ; ou celle qui se moquait méchamment, qui le tirait loin de cet ami à l'avenir gravé dans la pierre, loin de la transgression et de l'opprobre. Gelilaa releva les paupières et son regard insondable croisa par hasard celui du jeune Kodio. Ses lèvres s'entrouvrirent mais aucun mot ne put les franchir.
C'était une question difficile. Gelilaa ne savait comment formuler sa réponse, comment même en assembler les composantes. Quand ses yeux croisèrent ceux de Gajube et qu'il y vit danser une complexe lueur, il voulut, contrit, s'enquérir de ses peines mais n'en eut pas le temps. Le jeune homme s'approcha tant et si vite que le cœur de l'apprenti manqua un battement, et bientôt sa bouche fut sur la sienne et ses raisons et sa conscience se dissolurent.
Il avait le goût des heures chaudes de la savane, quand tout s'étire et qu'on aime prendre son temps. La douceur du geste était aussi surprenante que l'avait été sa rapidité, aussi attirante que son caractère enjoué et Gelilaa en oublia qu'il aurait pu s'en détacher. Dans sa poitrine trop souvent serrée par les événements récents, quelque chose se mit à frémir. Ce fut comme si les plus beaux rayons de la lune et du soleil s'étaient trouvés et qu'un arc-en-ciel chatoyant débordait de son cœur, comme la fraîcheur bienfaisante de l'eau et la chaleur généreuse du feu mélangées. Une main chercha la sienne, timidement, et leur doigts s'emmêlèrent un instant avant que le contact ne soit rompu.
Assama sourit lorsqu'il reconnut les silhouettes. Leur présence en ce lieu, bien que sans conséquences normalement, n'en était pas moins singulière. Il ne bougea pas. La grotte n'était pas très large et de son observatoire, il embrassait suffisamment la scène pour ne rien manquer. A l'intérieur, les mots s'étaient tus. Le vieil homme haussa les sourcils de surprise. Puis il recula et se rassit, appuyant ses mains sur son bâton. Son sourire revînt.
Ses pieds foulaient un sol aussi doux qu'un nuage, aussi fin que le fil d'un silex affuté. Au moindre pas il tombait, au moindre pas il volait. L'air entrait dans ses poumons et l'enivrait, l'air pénétrait en lui et l'étouffait. Chaque inspiration lui coûtait autant qu'elle le portait. Du coin de l'œil il voyait le coucal piquer et se relever, l'ombre de la Renarde qui le narguait et son rire mélodieux et moqueur coulait dans son esprit. Gelilaa s'arrêta sans s'en apercevoir. Il avait laissé son ami à l'abri dans la falaise mais lui devait retourner près de son maître. Le soleil, cru, frappa son visage comme il fit un pas de plus, un seul. S'éveillant enfin, le jeune apprenti pris conscience d'une présence sans avoir pourtant tourné la tête.
A quelque mètres de là, Assama le regardait. Ses traits ridés ne bougeaient pas, sculptés, gravés. Gelilaa reposa ses pieds sur terre mais ne dit rien. Ses yeux rejoignirent son ancre. Lorsqu'il releva la tête, le vieil homme s'était mis debout et lui souriait. Derrière lui s'alignaient les trous dans la paroi. L'air était sec, brûlant l'après-midi et les heures qui s'éloignaient du jour où les pluies auraient du arriver. L'apprenti ne dit rien et salua simplement l'ancien d'un signe. Il prit alors le chemin du village.
Le retour rabattit sur Gelilaa les pans de sa charge. Petit à petit revinrent les souvenirs et les soucis ; Assama lui avait emboîté le pas et martelait la progression de sa canne. A mi-chemin, l'ancien exilé fit une pause. Le futur wali sortit de ses pensées, dérangé par le soudain arrêt des battements. Il se retourna machinalement et le vieux l'observait, toujours avec son sourire amusé. Alors qu'il allait poursuivre sa route, Assama sortit une simple phrase :
- Personne n'est monté aujourd'hui.
Gelilaa libéra son sourire qui l'éclaira et son cœur se remit à battre plus fort qu'aux autres temps, avant qu'il ne monte à la grotte rituelle.
- Merci Assama, souffla-t-il avant de s'enfuir en sautant presque, léger comme son oiseau.
Dans la pénombre de la grotte basse, une silhouette fine s'avançait. De là où il était, dans une ombre plus sombre que les autres, le jeune homme pouvait encore se tapir et attendre que l'autre s'en aille. Il retînt sa respiration.
- Gaju... be ? Il y a quelqu'un ?
Le son de la voix l'obligea à relâcher son souffle.
- Ah, tu es là. Tu... tu voulais me voir, non ?
Gajube se redressa et épousseta machinalement sa tunique. Il s'appuya contre une paroi, dans une attitude qu'il voulait la plus désinvolte possible.
- Ouais, Ge, fit-il à son ami en souriant. Alors... comment ça va en ce moment ? J'ai un peu l'impression que tu te laisses manger par ton rôle ces derniers temps, non ?
La bouche du jeune homme lui paraissait sèche et ses mains moites. Le futur wali lui sourit et haussa les épaules.
- Ce n'est pas un "rôle", c'est ce que je suis. Il y a toujours un lien avec les ancêtres et les esprits, je suis de ce lien.
- C'est ce que tu dis à chaque fois, remarqua Gajube avec un petit rire. Ça ne te pèse pas trop, demanda-t-il soudain d'une voix beaucoup plus posée. De ne pas être à toi, de savoir que toute ta vie ne sera consacrée qu'aux esprits et à nos ancêtres ?
Le plus jeune s'adossa à la pierre près de l'autre, les mains derrière le dos. Il leva les yeux vers le ciel invisible et prit son temps pour trouver une réponse, la chercher dans le lac de ses pensées, la rassembler dans les eaux de sa psyché. Il voulait qu'elle soit pour celui qui l'interrogeait, et pour lui aussi.
- De ne pas pouvoir choisir autre chose, continua Gajube, ou de ne pas pouvoir te partager ?
Dans l'air sec de la caverne, une légère odeur de remèdes et de plantes flottait. Elle se dégageait de la peau de Gelilaa en touches discrètes, comme à chaque fois que les deux amis se retrouvaient au calme. La chaleur du corps lui donnait une saveur un peu sucrée, insistante malgré sa discrétion. Inconscient de cela, l'apprenti essayait de retenir les fragments d'idées qui lui glissaient entre les doigts et fuyaient sa conscience dès qu'il en effleurait d'autres. Tout était là, mais il n'arrivait pas à mettre en mots ni en pensées fixes ce qu'il ressentait. Sa tête s'était baissée petit à petit et ses yeux étaient ouverts dans le vague, perdus dans les méandres dessinés sur le sable.
Devant le visage rêveur de son ami, Gajube eut envie de fuir. Il sentait que quelque chose se débattait en lui mais ne savait quelle partie il devait écouter : celle qui lui disait de se rapprocher, de venir là où le parfum était le plus troublant, là où la proximité des deux brûlaient sa peau ; ou celle qui se moquait méchamment, qui le tirait loin de cet ami à l'avenir gravé dans la pierre, loin de la transgression et de l'opprobre. Gelilaa releva les paupières et son regard insondable croisa par hasard celui du jeune Kodio. Ses lèvres s'entrouvrirent mais aucun mot ne put les franchir.
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C'était une question difficile. Gelilaa ne savait comment formuler sa réponse, comment même en assembler les composantes. Quand ses yeux croisèrent ceux de Gajube et qu'il y vit danser une complexe lueur, il voulut, contrit, s'enquérir de ses peines mais n'en eut pas le temps. Le jeune homme s'approcha tant et si vite que le cœur de l'apprenti manqua un battement, et bientôt sa bouche fut sur la sienne et ses raisons et sa conscience se dissolurent.
Il avait le goût des heures chaudes de la savane, quand tout s'étire et qu'on aime prendre son temps. La douceur du geste était aussi surprenante que l'avait été sa rapidité, aussi attirante que son caractère enjoué et Gelilaa en oublia qu'il aurait pu s'en détacher. Dans sa poitrine trop souvent serrée par les événements récents, quelque chose se mit à frémir. Ce fut comme si les plus beaux rayons de la lune et du soleil s'étaient trouvés et qu'un arc-en-ciel chatoyant débordait de son cœur, comme la fraîcheur bienfaisante de l'eau et la chaleur généreuse du feu mélangées. Une main chercha la sienne, timidement, et leur doigts s'emmêlèrent un instant avant que le contact ne soit rompu.
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Assama sourit lorsqu'il reconnut les silhouettes. Leur présence en ce lieu, bien que sans conséquences normalement, n'en était pas moins singulière. Il ne bougea pas. La grotte n'était pas très large et de son observatoire, il embrassait suffisamment la scène pour ne rien manquer. A l'intérieur, les mots s'étaient tus. Le vieil homme haussa les sourcils de surprise. Puis il recula et se rassit, appuyant ses mains sur son bâton. Son sourire revînt.
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Ses pieds foulaient un sol aussi doux qu'un nuage, aussi fin que le fil d'un silex affuté. Au moindre pas il tombait, au moindre pas il volait. L'air entrait dans ses poumons et l'enivrait, l'air pénétrait en lui et l'étouffait. Chaque inspiration lui coûtait autant qu'elle le portait. Du coin de l'œil il voyait le coucal piquer et se relever, l'ombre de la Renarde qui le narguait et son rire mélodieux et moqueur coulait dans son esprit. Gelilaa s'arrêta sans s'en apercevoir. Il avait laissé son ami à l'abri dans la falaise mais lui devait retourner près de son maître. Le soleil, cru, frappa son visage comme il fit un pas de plus, un seul. S'éveillant enfin, le jeune apprenti pris conscience d'une présence sans avoir pourtant tourné la tête.
A quelque mètres de là, Assama le regardait. Ses traits ridés ne bougeaient pas, sculptés, gravés. Gelilaa reposa ses pieds sur terre mais ne dit rien. Ses yeux rejoignirent son ancre. Lorsqu'il releva la tête, le vieil homme s'était mis debout et lui souriait. Derrière lui s'alignaient les trous dans la paroi. L'air était sec, brûlant l'après-midi et les heures qui s'éloignaient du jour où les pluies auraient du arriver. L'apprenti ne dit rien et salua simplement l'ancien d'un signe. Il prit alors le chemin du village.
Le retour rabattit sur Gelilaa les pans de sa charge. Petit à petit revinrent les souvenirs et les soucis ; Assama lui avait emboîté le pas et martelait la progression de sa canne. A mi-chemin, l'ancien exilé fit une pause. Le futur wali sortit de ses pensées, dérangé par le soudain arrêt des battements. Il se retourna machinalement et le vieux l'observait, toujours avec son sourire amusé. Alors qu'il allait poursuivre sa route, Assama sortit une simple phrase :
- Personne n'est monté aujourd'hui.
Gelilaa libéra son sourire qui l'éclaira et son cœur se remit à battre plus fort qu'aux autres temps, avant qu'il ne monte à la grotte rituelle.
- Merci Assama, souffla-t-il avant de s'enfuir en sautant presque, léger comme son oiseau.