12-10-2011, 04:58 PM
Le village du Flamboyant s'en sortait bien jusque là. Certes, le rationnement avait été décidé et on parlait de chercher quelques moyens de subsistance différents pour économiser ce qu'il restait de la dernière récolte, mais au vu des histoires tragiques que rapportaient les fuyards qui passaient régulièrement, les villageois n'étaient pas les plus à plaindre. Les bêtes que Momô avait devinées ne s'étaient pas encore montrées. On sentait parfois leur odeur sous le vent mais c'était à peu près tout. L'ambiance, par contre, n'était pas des plus cordiales et certains en faisaient les frais plus que d'autres. Les Kodio étaient de ceux-là et Gajube, assis sur un tas de fourrage, les genoux serrés entre ses bras, n'était pas particulièrement heureux de devoir payer pour les erreurs de son père et de son cousin.
C'était comme si toutes sortes de griefs étaient apparus par magie, des reproches mal camouflés fusaient, des doutes traversaient les regards, des gens se détournaient simplement, des conversations s'arrêtaient. C'étaient des mots sur la soi-disant mauvaise étanchéité des greniers qu'ils avaient construits, des commentaires sur la mère de Gajube et Yatimè qui avait un jour disparu sans laisser de traces, des commérages sur le frère d'Amonou qui n'avait jamais pris de femme... C'était lassant et particulièrement mesquin, le sujet le moins abordé en catimini ces derniers jours étant l'incendie du grenier.
Le jeune homme s'étira, faisant jouer les muscles de ses bras et de ses épaules. Il aurait voulu aller chasser un peu pour se défouler, prendre une lance et sentir son poids rassurant dans sa main, la projeter et envoyer avec elle ses frustrations et sa colère. Mais c'était impossible car les patriarches avaient ordonné que les chasses soient suspendues tant que les fauves ne s'étaient pas éloignés. Soupirant, Gajube essaya de faire la liste des choses qui pourraient le distraire ou lui apprendre à mettre ses soucis de côté. Il se demanda comment Gelilaa faisait pour ne pas se laisser submerger par toutes ces choses qu'il devait connaître et gérer. Il vit tout de suite son visage sérieux ou rêveur, son regard perdus dans les brumes ou ouvert sur l'infini et cette image le fit sourire. Puis soupirer à nouveau. Il compta les grains sur un épi oublié, recommença une fois, deux fois, perdit le compte, le reperdit, et enfin se décida. Il se leva avec un but en tête.
Alors que Gajube traversait le village, Hawa se posta sur son chemin. Droite, l'air un peu préoccupée, elle relevait régulièrement une mèche de cheveux frisés un peu lâche qui retombait devant ses yeux. Elle lui fit signe dès qu'il fut à portée. Jusque là, malgré leur âge très proche, elle n'avait jamais cherché à nouer de lien avec lui et leur route ne s'étaient guère mêlées une fois les chemins de l'enfance se séparant entre les filles et les garçons. Maintenant, elle le regrettait un peu mais il était trop tard pour y changer quoi que ce soit. Comme pour beaucoup de choses d'ailleurs.
Le jeune homme sembla surpris et faillit la dépasser. Il s'arrêta mais ses pieds ne tenaient pas en place, il se dandinait de l'un sur l'autre. Hawa se mordilla les lèvres et ne temporisa pas.
- Je peux te parler ? demanda-t-elle en montrant le coin tranquille juste derrière elle.
Gajube hocha la tête et la suivit en espérant que cela ne durerait pas trop.
Assama marchait plutôt lentement maintenant. Sans sa canne, il aurait boité à coup sûr et cette idée l'agaçait, aussi prenait-il soin de ne jamais oublier le bâton. De toute façon, pour monter aux grottes, c'était une aide bienvenue même si sa main, peu habituée à servir ainsi d'appui commençait à fatiguer. Arrivé en haut, il fit les derniers mètres sur ses seuls jambes, reposant son bras et sa paume crispée. De la plateforme qu'il avait choisie, sur cette portion de falaise en pente plus douce qu'ailleurs, on voyait le village en contrebas et sa vie de fourmilière, les cases agencées comme les grains de blé d'une poignée qu'on aurait jetée en l'air, la place autour de laquelle tout était organisé et le Flamboyant qui n'était pas si rouge qu'il aurait du.
Le vieil homme contempla cela quelques minutes, pensif, puis il se retourna et gagna l'abri qu'offrait un surplomb rocheux. A l'ombre, dans le renfoncement qui donnait sur la plus haute grotte du village, il se sentit plus tranquille qu'en bas. Pourtant, son soupir de soulagement fut dérangé par des voix. Trois... non, deux personnes discutaient à l'intérieur de la caverne. Curieux, Assama se décala. Il y avait dans la paroi une succession de trous creusés par le temps et le vent, une aération naturelle qui permettait selon un angle de voir ce qu'il se passait à l'intérieur. Tous connaissaient l'endroit. Tous savaient que personne n'y venait en cette saison où les célébrations n'avaient pas lieu.
C'était comme si toutes sortes de griefs étaient apparus par magie, des reproches mal camouflés fusaient, des doutes traversaient les regards, des gens se détournaient simplement, des conversations s'arrêtaient. C'étaient des mots sur la soi-disant mauvaise étanchéité des greniers qu'ils avaient construits, des commentaires sur la mère de Gajube et Yatimè qui avait un jour disparu sans laisser de traces, des commérages sur le frère d'Amonou qui n'avait jamais pris de femme... C'était lassant et particulièrement mesquin, le sujet le moins abordé en catimini ces derniers jours étant l'incendie du grenier.
Le jeune homme s'étira, faisant jouer les muscles de ses bras et de ses épaules. Il aurait voulu aller chasser un peu pour se défouler, prendre une lance et sentir son poids rassurant dans sa main, la projeter et envoyer avec elle ses frustrations et sa colère. Mais c'était impossible car les patriarches avaient ordonné que les chasses soient suspendues tant que les fauves ne s'étaient pas éloignés. Soupirant, Gajube essaya de faire la liste des choses qui pourraient le distraire ou lui apprendre à mettre ses soucis de côté. Il se demanda comment Gelilaa faisait pour ne pas se laisser submerger par toutes ces choses qu'il devait connaître et gérer. Il vit tout de suite son visage sérieux ou rêveur, son regard perdus dans les brumes ou ouvert sur l'infini et cette image le fit sourire. Puis soupirer à nouveau. Il compta les grains sur un épi oublié, recommença une fois, deux fois, perdit le compte, le reperdit, et enfin se décida. Il se leva avec un but en tête.
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Alors que Gajube traversait le village, Hawa se posta sur son chemin. Droite, l'air un peu préoccupée, elle relevait régulièrement une mèche de cheveux frisés un peu lâche qui retombait devant ses yeux. Elle lui fit signe dès qu'il fut à portée. Jusque là, malgré leur âge très proche, elle n'avait jamais cherché à nouer de lien avec lui et leur route ne s'étaient guère mêlées une fois les chemins de l'enfance se séparant entre les filles et les garçons. Maintenant, elle le regrettait un peu mais il était trop tard pour y changer quoi que ce soit. Comme pour beaucoup de choses d'ailleurs.
Le jeune homme sembla surpris et faillit la dépasser. Il s'arrêta mais ses pieds ne tenaient pas en place, il se dandinait de l'un sur l'autre. Hawa se mordilla les lèvres et ne temporisa pas.
- Je peux te parler ? demanda-t-elle en montrant le coin tranquille juste derrière elle.
Gajube hocha la tête et la suivit en espérant que cela ne durerait pas trop.
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Assama marchait plutôt lentement maintenant. Sans sa canne, il aurait boité à coup sûr et cette idée l'agaçait, aussi prenait-il soin de ne jamais oublier le bâton. De toute façon, pour monter aux grottes, c'était une aide bienvenue même si sa main, peu habituée à servir ainsi d'appui commençait à fatiguer. Arrivé en haut, il fit les derniers mètres sur ses seuls jambes, reposant son bras et sa paume crispée. De la plateforme qu'il avait choisie, sur cette portion de falaise en pente plus douce qu'ailleurs, on voyait le village en contrebas et sa vie de fourmilière, les cases agencées comme les grains de blé d'une poignée qu'on aurait jetée en l'air, la place autour de laquelle tout était organisé et le Flamboyant qui n'était pas si rouge qu'il aurait du.
Le vieil homme contempla cela quelques minutes, pensif, puis il se retourna et gagna l'abri qu'offrait un surplomb rocheux. A l'ombre, dans le renfoncement qui donnait sur la plus haute grotte du village, il se sentit plus tranquille qu'en bas. Pourtant, son soupir de soulagement fut dérangé par des voix. Trois... non, deux personnes discutaient à l'intérieur de la caverne. Curieux, Assama se décala. Il y avait dans la paroi une succession de trous creusés par le temps et le vent, une aération naturelle qui permettait selon un angle de voir ce qu'il se passait à l'intérieur. Tous connaissaient l'endroit. Tous savaient que personne n'y venait en cette saison où les célébrations n'avaient pas lieu.