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De l'ombre à la Lumière, un pas
#13
  Trois fleurs d'un rouge écarlate faisaient une blessure sur la terre du village. Gelilaa les ramassa précautionneusement, le cœur serré. Autour, le sol était jonché de pétales défaits, sang de la concorde entaillée de toute part, affaiblie par le climat et les coups du sort. Dans l'air chaud flottait encore l'odeur de brûlé malgré les deux jours passés, malgré le vent sec qui chassait la poussière et les cendres entre les habitations. L'apprenti claqua de la langue, agacé. Sur la place, le bourdonnement des conversations le rendait nauséeux, ainsi que l'ombre malveillante qui planait au dessus des villageois.
  Il se sentait à l'étroit, entre son intervention impromptue et le regard pesant de son père lors de l'incendie. Quand les cris l'avaient frappé à travers la transe, comme des pierres arrêtent un oiseau en plein vol, il s'était senti tomber lourdement. Frissonnant, la tête embrumée et le sang battant à ses tempes, il avait cherché un peu de réconfort auprès d'Abojo mais son maître s'était contenté de river ses yeux dans les siens, indéchiffrable. Peu assuré sur ses jambes, Gelilaa était venu jusqu'à lui et avait vu les mains tremblantes et le blanc injecté de sang. Alors, respirant aussi calmement qu'il avait pu, il était sorti, profitant de la marche forcée vers les greniers pour essayer de se rassembler.
  L'apprenti secoua la tête, plus agacé encore qu'avant. Son père. Il avait observé son fils avec l'air d'attendre le faux-pas, ne le laissant échapper à sa surveillance que lorsque celui-ci s'était retiré. Malade, le jeune homme avait rendu son maigre repas du soir dans des fourrés. Un vertige tenace l'empêchait de regagner rapidement la case du wali et il dut éviter les gens du village. Ses vêtements étaient imprégnés de l'odeur du feu et ajoutaient à ses haut-le-cœur. Une fois allongé sur sa natte, il n'avait pu trouver le sommeil tout de suite. Les conséquences de ce qu'il avait vu et entendu le suivaient, le poussaient, le tiraillaient ; ses sens le trompaient en lui disant qu'il tournait, tournait, tournait malgré la terre solide sous son corps.
  Gelilaa serra les dents. C'était le matin, le surlendemain. Ce moment était parti. L'apprenti fuit la place et le flamboyant sur le déclin pour oublier ce que le village traversait. Il savait qu'il ne pourrait réellement en faire abstraction, mais il avait besoin d'y croire, ne serait-ce qu'une minute. Moitié courant, moitié sautant, il alla toquer au mur de son ancienne case, restant hors de vue des éventuels occupant.


- Momô ! Va chercher Gajube et retrouvez-moi près du cimetière.
- Hé, Ge, pourquoi tu cours comme ça ?


  Mais dès qu'il avait entendu la voix de son frère, l'apprenti était reparti comme il était venu. En chemin, s'arrêtant pour chaparder une galette de mil, il croisa Assama qui discutait avec l'un des fils de Dalo.

- Et tu continues à écouter tout ça ? interrogeait celui-ci. Les esprits ont exigé beaucoup de choses de toi et ils t'ont pris encore plus. Ça mène à quoi de les écouter ? Je suis désolé mais ça ne ramènera pas ton fils. Moi, si je veux assurer la survie des miens, je ne crois pas que c'est en restant ici que j'aurai le plus de chance d'y arriver.
- Tsss, commença Assama comme à chaque fois qu'il s'apprêtait à contredire quelqu'un.

  Gelilaa était déjà loin, grignotant son en-cas en filant vers le cimetière. Là-bas, il obliqua pour passer à proximité de la tombe la plus récente, mesurant ses pas et récitant en silence quelques paroles de réconfort, puis il repris sa course sautillante qu'il interrompit au dernier poteau marquant le village. Alors qu'il finissait les dernières miettes de la galette, léchant ses doigts pour ne pas en perdre la moindre, Momô et Gajube le rejoignirent.

- Eh, petit frère, tu aurais pu nous en laisser ! Ventre sur pattes !
- Je n'ai encore rien mangé ce matin, moi.
- Bon, alors, on fait quoi ? demanda Gajube.
- Nous allons jusqu'au ruisseau, décida Gelilaa unilatéralement.

  Les trois jeunes partirent d'un bon pas, plaisantant sur le chemin, prenant les passages les plus délicats le long de la falaise plutôt que de contourner les blocs et les fourrés, se réjouissant de cette compétition. Le futur wali retrouva un temps les réflexes de son enfance et leur complicité fit naître l'illusion qu'il avait continué à grandir près d'eux, passant d'un âge à un autre comme tout un chacun, progressivement. Il gardait les yeux sur le sol pour voir les cailloux au lieu de les lever vers le monde des esprits et riait sans arrêt aux plaisanteries de Gajube et aux bêtises de son frère.
  Ils arrivèrent à un éboulement très ancien, un empilement de rocs usés par le soleil et le vent. Au milieu de cet éboulis, une source venue des profondeurs du plateau jaillissait, se montrant pour mieux disparaître ensuite entre les pierres et regagner la protection de la terre, allant nourrir l'une des nappes souterraines voisines. En retard sur les autres mais galvanisé par l'approche du but, Gelilaa accéléra pour atteindre le mince filet d'eau, manquant presque de se mettre la tête dessous. Ravi, il passa une main dans la cascade miniature et la retira pour observer les jeux de la lumière qui s'accrochait aux gouttelettes.


- T'es sûr de ne pas avoir mangé de gazelle ce matin ? plaisanta Gajube en le regardant à travers l'eau qui s'écoulait avec un discret glougloutement.

  L'apprenti lui fit et un signe et il vînt se placer juste à côté de lui. En se baissant, le soleil du matin  dans le dos et en fond droit devant, une paroi sombre de la falaise presque à pic, ils se retrouvèrent devant un spectacle enchanteur. Chaque goutte qui quittait le fil principal s'irisait, et se dessinait dans la cascade miniature l'ombre colorée d'un arc intangible, à peine un arc-en-ciel, plutôt la promesse de celui-ci. Chaque couleur était présente à chaque endroit, côtoyant les autres sans les éclipser, prenant à son tour le devant et l'éclat avant d'être remplacée par une autre. Avançant doucement la main pour ne pas effrayer le timide phénomène, Gelilaa laissa ses doigts jouer avec les rayons du soleil qui frappaient l'eau.

- Tu vois, c'est la lumière. N'est-elle pas magnifique ainsi, et beaucoup plus douce que lorsqu'elle est crue et blesse nos yeux ?

  Gajube frotta la touffe de cheveux sur le crâne de son ami et le poussa pour avoir une meilleure vue. Pendant ce temps, Momô furetait à droite et à gauche, disparaissant par moment, réapparaissant plus loin. Comme Gelilaa l'interpellait, il atterrit en quelques bonds à l'endroit que Gajube avait quitté peu avant, de l'autre côté du ruisseau presque tari. Son visage n'était pas aussi joyeux que ceux des deux autres et le plus jeune prit rapidement la mesure de ce que cela signifiait : de nouveaux problèmes. Il posa une main sur le poignet du plaisantin et planta son regard dans celui de son frère.

- Vas-y Momô, dis nous.

  L'aîné hésita mais se souvînt de qui était Gelilaa et céda :

- Il y a... des traces de pattes, un peu partout. Et quelques gouttes de sang séché. Plusieurs fauves et hyènes ou chiens sauvages. Ils ont du venir boire ici. Mais normalement, il n'y en a plus aussi près, nos ancêtres les ont chassés pour garantir notre propre territoire. Je suis désolé Ge, dit Momô, conscient qu'il retirait à son frère l'un de ses rares moments de détente, nous allons devoir rentrer. Ce ne serait pas une bonne idée de rester ici et il faut prévenir le village.
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Messages In This Thread
De l'ombre à la Lumière, un pas - by Galila - 10-29-2011, 09:07 PM
Re : De l'ombre à la Lumière, un pas - by Galila - 12-08-2011, 02:02 PM

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