12-01-2011, 10:59 PM
Namory avait couru aussi vite qu'il pouvait, passant la torche à Yaya pour bien tenir Yatimè. Ogobara allait devant, d'une foulée ample et puissante qui lui donna bientôt de l'avance. Son fils Momô qui les avait croisés, avait emboîté le pas au trio, intrigué. Balè et Yatane en avaient fait de même. D'autres encore se joignirent au groupe et c'est une douzaine de personnes qui arrivèrent près des greniers. D'abord, ils ne distinguèrent rien. Yatimè pointa le doigt dans une direction et ils se guidèrent à la lueur qui tremblotait entre les constructions.
Dès que les combattants furent visibles, Namory souleva sa cousine et la déposa dans les bras de Yatane, contre son sein. Le père de la petite était en mauvaise posture, coincé contre le mur d'une réserve et à la façon dont sa poitrine se soulevait, on ne lui donnait guère plus de quelques minutes avant la défaite, voire pire. Diabo cracha sur le sol. Namory n'entendait pas ce qui se disait entre son frère et lui. Il s'approcha, Ogobara et Yaya en firent autant.
Personne ne s'y attendait : Diabo bondit sur sa gauche, roula et se releva dans le même mouvement. La lumière vacilla. Le père de Yatimè tenait maintenant la torche à l'opposée du bâton. Eriko fronça les sourcils et se décala légèrement. Diabo l'imita. Un pas après l'autre, il se mirent à tourner. Le plus jeune feintait parfois mais n'osait s'approcher de la flamme. L'aîné avait repris confiance en lui, sa respiration s'améliorait. Il agitait le flambeau dont les flammes grondaient sous le nez de son adversaire. Cette fois, ce fut lui qui éclata de rire.
Comme un élastique qu'on aurait relâché subitement, Eriko se détendit d'un coup. Diabo essaya de lui coller son bâton dans les côtes mais le jeune homme glissa son bras le long de l'arme et d'une torsion du poignet écarta la perche qui laissa un sillon rouge sur sa peau. Enragé, Eriko bouscula son oncle qui se déséquilibra et partit en arrière. Il le plaqua violemment par terre, jetant son couteau au loin pour libérer ses mains qu'il porta aussitôt au cou de Diabo. Celui-ci se défendit en récupérant in extremis la perche qu'il interposa entre son agresseur et sa gorge.
Interloqués, les nouveaux venus ne réagirent pas tout de suite. Quand Diabo se retrouva à la merci d'Eriko, Namory et Ogobara se précipitèrent enfin.
- Lâche-le, intima Namory qui ne savait comment agripper l'un sans entraîner l'autre.
Diabo tenait toujours la torche dont la flamme montait droit au dessus des deux hommes. Avec horreur, Yaya s'aperçut qu'ils étaient tout près du grenier, à un doigt de le toucher. La chaleur séchait déjà quelques morceaux de paille dépassant du toit. Une brindille se consuma en tombant au dessus de la bagarre.
- Virez-les d'ici ! cria-t-il.
Eriko appuyait de toutes ses forces sur le bâton de Diabo. Les bras de son oncle faiblissaient de seconde en seconde, baissaient, et la torche baissait avec eux. La terre du mur commença à se craqueler, de la sueur coulait le long du cou de Diabo comme les flammèches montaient à l'assaut du toit de chaume. Ogobara saisit Eriko à bras le corps et chercha à le déloger. Namory tenta tant bien que mal de retenir le flambeau qui penchait de plus en plus.
- Ils vont y mettre le feu, hurla Yaya en venant prêter main-forte au chasseur.
A deux, la pression se fit un peu moins sentir. Eriko se débattait en vociférant et obligea Namory à s'écarter pour ne pas se brûler. La torche retomba directement contre le mur. Avec un gémissement, Diabo céda, incapable de retenir plus longtemps son neveu. Déstabilisé, Eriko relâcha un peu sa prise. Ogobara et Yaya l'écartèrent alors, tandis que Namory cherchait à récupérer la torche. Avec un sinistre craquement, le mur se fendit, déversant une pluie de petits grains qui prirent feu à peine sortis, nourrissant la flamme qui s'élança vers le ciel, vers la toiture. Le frère d'Eriko n'eut que le temps de faire un pas en arrière et ses sourcils grillèrent tout de même. Il recula encore en gardant les yeux fixés sur la réserve qui se transformait rapidement en brasier.
A l'écart, Eriko fixait aussi le résultat de la bagarre. Le regard vide, il haletait et serrait convulsivement les poings. Diabo, allongé non loin de là, peinait à se redresser, la respiration sifflante. Yatimè avait échappé aux bras de Yatane et sanglotait sur les genoux de son père. Celui-ci l'écarta gentiment et voulu se lever mais ses jambes flageolantes le trahirent. Le groupe rassemblé devant le triste spectacle sembla s'animer. Yatane donna quelques ordres, les autres partirent vers les habitations, appelant à l'aide. Restaient sur place Ogobara, gardant l'œil sur Eriko, Momô, Yatane, Namory et Yaya qui aida Diabo à se rasseoir.
Allant à contre-courant, l'apprenti wali entra dans le cercle de lumière. La lueur dansante des flammes dessinait des ombres inquiétantes sur son visage. Il leva la tête pour évaluer l'appétit du monstre enflammé qui dévorait avidement une part de leur récolte. Son attention revînt ensuite vers les hommes et la femme qui le dévisageaient. Il leur sourit tristement.
- Ils vont revenir avec de l'eau et du sable. Tous ceux qui en ont la force feront une chaîne jusqu'au puits. Merci Yatane.
- C'est de sa faute, s'écria soudain Eriko en désignant Diabo. Qu'est-ce qu'il t'a pris vieux fou ? Hein ? T'en avais pas eu assez de me cracher dessus, fallait aussi que tu détruises tout autour de toi ?
Il vociférait en se rapprochant de son oncle, levant un poing poisseux de sang. Gelilaa s'interposa.
- Pousse-toi, ce n'est pas ton problème.
- C'est le problème de tout le village, c'est donc mon problème.
- NON ! C'est dans la famille, ça ne va pas plus loin. Pousse-toi !
- J'étais là, Eriko. A la fin. Le grenier, là, fit l'apprenti en désignant la torche grande comme deux ou trois hommes qui se tordait en ronflant du plaisir de la destruction, était un de ceux qui n'avaient pas été touchés par les charançons. J'étais là.
Les yeux de Gelilaa étaient ouverts sur toute la scène, larges et brillants, reflétant la catastrophe sans ciller. Son interlocuteur se figea un instant, incapable de faire un pas de plus. Autour d'eux, certains se mettaient en place et la chaîne, hésitante, déversait quelques vases d'eau insuffisants.
- Le... le grenier... Il a pris la torche.
- Et tu l'as acculé malgré ça.
- Il voulait me faire du mal !
- Autant que toi tu lui en voulais. Il s'est défendu.
- Tu ne sais pas ce qu'il disait, tu n'as aucune idée de ce que c'était !
- Les mots peuvent être aussi dangereux et blessants que les coups, acquiesça l'apprenti. Et ils vont facilement beaucoup plus loin.
- Il désavoue sa famille et renie ses ancêtres.
Gelilaa réfléchit un moment pendant lequel Eriko fit encore un pas, un seul. Le garçon leva une main et l'autre s'arrêta, sursautant presque. Diabo ne pouvait pas se lever, trop affaibli par la lutte. Il baissa la tête dans l'attente de la suite. La lutte contre l'incendie s'organisait.
- Eriko, je ne sais pas ce qui a été dit. Mais jamais Diabo ne ferait cela. Si tu n'étais pas pour lui digne de faire partie de sa famille, jamais il n'aurait accepté que tu prennes l'une de ses filles en mariage, resserrant ainsi vos liens. Et jamais il ne reniera ça. Quant à toi, Diabo, ta langue a du fourcher comme trop souvent. Nous sommes tous affectés par la sécheresse et les problèmes de rationnement. Ça ne va pas s'améliorer dans les prochains jours.
Le père de Yatimè ne dit rien, conscient de sa part de responsabilité. Alors que Gelilaa libérait le chemin, Eriko se laissa tomber à genoux. Le front posé à même le sol, il martela la terre à coups de poing, encore, encore et encore.
Dès que les combattants furent visibles, Namory souleva sa cousine et la déposa dans les bras de Yatane, contre son sein. Le père de la petite était en mauvaise posture, coincé contre le mur d'une réserve et à la façon dont sa poitrine se soulevait, on ne lui donnait guère plus de quelques minutes avant la défaite, voire pire. Diabo cracha sur le sol. Namory n'entendait pas ce qui se disait entre son frère et lui. Il s'approcha, Ogobara et Yaya en firent autant.
Personne ne s'y attendait : Diabo bondit sur sa gauche, roula et se releva dans le même mouvement. La lumière vacilla. Le père de Yatimè tenait maintenant la torche à l'opposée du bâton. Eriko fronça les sourcils et se décala légèrement. Diabo l'imita. Un pas après l'autre, il se mirent à tourner. Le plus jeune feintait parfois mais n'osait s'approcher de la flamme. L'aîné avait repris confiance en lui, sa respiration s'améliorait. Il agitait le flambeau dont les flammes grondaient sous le nez de son adversaire. Cette fois, ce fut lui qui éclata de rire.
Comme un élastique qu'on aurait relâché subitement, Eriko se détendit d'un coup. Diabo essaya de lui coller son bâton dans les côtes mais le jeune homme glissa son bras le long de l'arme et d'une torsion du poignet écarta la perche qui laissa un sillon rouge sur sa peau. Enragé, Eriko bouscula son oncle qui se déséquilibra et partit en arrière. Il le plaqua violemment par terre, jetant son couteau au loin pour libérer ses mains qu'il porta aussitôt au cou de Diabo. Celui-ci se défendit en récupérant in extremis la perche qu'il interposa entre son agresseur et sa gorge.
Interloqués, les nouveaux venus ne réagirent pas tout de suite. Quand Diabo se retrouva à la merci d'Eriko, Namory et Ogobara se précipitèrent enfin.
- Lâche-le, intima Namory qui ne savait comment agripper l'un sans entraîner l'autre.
Diabo tenait toujours la torche dont la flamme montait droit au dessus des deux hommes. Avec horreur, Yaya s'aperçut qu'ils étaient tout près du grenier, à un doigt de le toucher. La chaleur séchait déjà quelques morceaux de paille dépassant du toit. Une brindille se consuma en tombant au dessus de la bagarre.
- Virez-les d'ici ! cria-t-il.
Eriko appuyait de toutes ses forces sur le bâton de Diabo. Les bras de son oncle faiblissaient de seconde en seconde, baissaient, et la torche baissait avec eux. La terre du mur commença à se craqueler, de la sueur coulait le long du cou de Diabo comme les flammèches montaient à l'assaut du toit de chaume. Ogobara saisit Eriko à bras le corps et chercha à le déloger. Namory tenta tant bien que mal de retenir le flambeau qui penchait de plus en plus.
- Ils vont y mettre le feu, hurla Yaya en venant prêter main-forte au chasseur.
A deux, la pression se fit un peu moins sentir. Eriko se débattait en vociférant et obligea Namory à s'écarter pour ne pas se brûler. La torche retomba directement contre le mur. Avec un gémissement, Diabo céda, incapable de retenir plus longtemps son neveu. Déstabilisé, Eriko relâcha un peu sa prise. Ogobara et Yaya l'écartèrent alors, tandis que Namory cherchait à récupérer la torche. Avec un sinistre craquement, le mur se fendit, déversant une pluie de petits grains qui prirent feu à peine sortis, nourrissant la flamme qui s'élança vers le ciel, vers la toiture. Le frère d'Eriko n'eut que le temps de faire un pas en arrière et ses sourcils grillèrent tout de même. Il recula encore en gardant les yeux fixés sur la réserve qui se transformait rapidement en brasier.
A l'écart, Eriko fixait aussi le résultat de la bagarre. Le regard vide, il haletait et serrait convulsivement les poings. Diabo, allongé non loin de là, peinait à se redresser, la respiration sifflante. Yatimè avait échappé aux bras de Yatane et sanglotait sur les genoux de son père. Celui-ci l'écarta gentiment et voulu se lever mais ses jambes flageolantes le trahirent. Le groupe rassemblé devant le triste spectacle sembla s'animer. Yatane donna quelques ordres, les autres partirent vers les habitations, appelant à l'aide. Restaient sur place Ogobara, gardant l'œil sur Eriko, Momô, Yatane, Namory et Yaya qui aida Diabo à se rasseoir.
Allant à contre-courant, l'apprenti wali entra dans le cercle de lumière. La lueur dansante des flammes dessinait des ombres inquiétantes sur son visage. Il leva la tête pour évaluer l'appétit du monstre enflammé qui dévorait avidement une part de leur récolte. Son attention revînt ensuite vers les hommes et la femme qui le dévisageaient. Il leur sourit tristement.
- Ils vont revenir avec de l'eau et du sable. Tous ceux qui en ont la force feront une chaîne jusqu'au puits. Merci Yatane.
- C'est de sa faute, s'écria soudain Eriko en désignant Diabo. Qu'est-ce qu'il t'a pris vieux fou ? Hein ? T'en avais pas eu assez de me cracher dessus, fallait aussi que tu détruises tout autour de toi ?
Il vociférait en se rapprochant de son oncle, levant un poing poisseux de sang. Gelilaa s'interposa.
- Pousse-toi, ce n'est pas ton problème.
- C'est le problème de tout le village, c'est donc mon problème.
- NON ! C'est dans la famille, ça ne va pas plus loin. Pousse-toi !
- J'étais là, Eriko. A la fin. Le grenier, là, fit l'apprenti en désignant la torche grande comme deux ou trois hommes qui se tordait en ronflant du plaisir de la destruction, était un de ceux qui n'avaient pas été touchés par les charançons. J'étais là.
Les yeux de Gelilaa étaient ouverts sur toute la scène, larges et brillants, reflétant la catastrophe sans ciller. Son interlocuteur se figea un instant, incapable de faire un pas de plus. Autour d'eux, certains se mettaient en place et la chaîne, hésitante, déversait quelques vases d'eau insuffisants.
- Le... le grenier... Il a pris la torche.
- Et tu l'as acculé malgré ça.
- Il voulait me faire du mal !
- Autant que toi tu lui en voulais. Il s'est défendu.
- Tu ne sais pas ce qu'il disait, tu n'as aucune idée de ce que c'était !
- Les mots peuvent être aussi dangereux et blessants que les coups, acquiesça l'apprenti. Et ils vont facilement beaucoup plus loin.
- Il désavoue sa famille et renie ses ancêtres.
Gelilaa réfléchit un moment pendant lequel Eriko fit encore un pas, un seul. Le garçon leva une main et l'autre s'arrêta, sursautant presque. Diabo ne pouvait pas se lever, trop affaibli par la lutte. Il baissa la tête dans l'attente de la suite. La lutte contre l'incendie s'organisait.
- Eriko, je ne sais pas ce qui a été dit. Mais jamais Diabo ne ferait cela. Si tu n'étais pas pour lui digne de faire partie de sa famille, jamais il n'aurait accepté que tu prennes l'une de ses filles en mariage, resserrant ainsi vos liens. Et jamais il ne reniera ça. Quant à toi, Diabo, ta langue a du fourcher comme trop souvent. Nous sommes tous affectés par la sécheresse et les problèmes de rationnement. Ça ne va pas s'améliorer dans les prochains jours.
Le père de Yatimè ne dit rien, conscient de sa part de responsabilité. Alors que Gelilaa libérait le chemin, Eriko se laissa tomber à genoux. Le front posé à même le sol, il martela la terre à coups de poing, encore, encore et encore.