11-21-2011, 12:07 AM
Quelques hommes avaient installé leurs métiers à tisser sous le Flamboyant. Assis à leurs côtés, Assama somnolait en appui sur sa canne. Son crâne avait été rasé et sa barbe taillée. Rassasié, il ressemblait un peu moins au vieux corbeau déplumé qu'il était à son retour.
- Non, pas autant, la moitié seulement. Il y a un grenier où les bestioles sont moins présentes. Ta femme et les autres anciennes vont chasser et trier tout ce qu'il y a dedans, ensuite on mettra ce qui a été récupéré dans un nouveau grenier, celui que les jeunes sont partis construire.
- Tu vois les choses trop belles, Benam, elles vont récupérer ça comment ?
- Le wali leur a montré tout ce qu'il fallait faire. Pour voir si les céréales sont infestées, pour éviter la venue des bestioles, pour les chasser et pour les détruire quand tout est perdu. Tu vois que c'est toi qui est trop pessimiste, Tewe, renchérit son interlocuteur en chassant de la main une agaçante feuille qui menaçait de tomber sur son métier.
- Mais oui, c'est ça, grommela le vieil homme qui paressait à l'ombre comme à son habitude. J'ai vu la réserve que ton wali a ordonné de brûler. J'ai vu les précautions qu'ils ont prises pour éviter que tes petites bêtes aillent s'installer ailleurs. Ça n'avait pas l'air d'une partie de plaisir. Tout maître des esprits qu'il est, c'est toujours un homme et il n'a pas de solution pour nous donner une nouvelle récolte.
Assama ouvrit un œil curieux. Ça commençait à discuter ferme sur les provisions perdues et l'absence de solution à ce problème. Avec la pluie qui tardait à tomber, aucun village n'accepterait de se défaire d'une partie de son stock. Et si on prenait en compte le nombre de migrants qui étaient passés par là ces derniers jours, certains endroits devaient être totalement abandonnés. Il n'y aurait rien à attendre de leurs voisins qui se débattaient tant bien que mal avec leurs propres problèmes.
- Son travail le plus important n'est pas d'agir sur les choses concrètes que nous tenons dans nos mains, protesta Assama en fronçant ses sourcils broussailleux. C'est à nous de conserver ce que nous tenons, avec son aide ou non.
- Ah, et quel est son travail le plus important alors ? ironisa Tewe avec un petit sourire pour les autres hommes qui se s'étaient tus. Donner des conseils peu convaincants ?
- Tsss ! Tu le sais aussi bien que moi. C'est en amont qu'il travaille. Sans wali, nous ne pourrions pas obtenir l'aide des esprits, sans wali nos ancêtres ne pourraient rien pour nous.
- Et c'est toi qui me dis ça ?
Il y eut un silence pendant lequel Assama sembla marmonner dans sa barbe.
- A quoi cela m'a-t-il mené de ne pas écouter ? lâcha-t-il finalement, amer et bougon. J'ai joué à l'idiot. Maintenant, je pense que si le wali dit quelque chose, il a peut-être une bonne raison.
Tewe toisa l'ancien exilé avec un regard mal aimable et émit un son peu élégant.
- Ha ! L'exil t'a ramolli la cervelle on dirait. Vas-tu me dire aussi qu'il y a une raison pour enfermer la pauvre Kassi pendant trois jours ?
- Je suppose.
Assama haussa les épaules et se releva lentement, ignorant à dessein l'air méprisant du patriarche rabougri. En traînant un peu des pieds, il s'éloigna des tisseurs qui retrouvaient leurs voix et gagna l'extrémité sud de la place qu'il dépassa sans s'y arrêter. Plus loin, là où le village s'amincissait jusqu'à se perdre dans la falaise, deux hommes entassaient des pierres dans une anfractuosité de bonne taille. Ils agissaient avec habileté, soulevant les blocs pour les poser à l'entrée avant de les pousser avec une perche par dessus les autres. Le bas de leur visage était couvert d'un morceau de tissu imbibé d'une lotion préparée par le wali et cette dernière dégageait une odeur douceâtre qui envahissait les lieux en chauffant au soleil.
Abojo s'était attiré l'antipathie de certaines personnes en consignant la jeune femme dans la case des malades sans justifier sa décision. Kassi avait obéit mais des réflexions sur l'âge du wali circulaient maintenant, des phrases moqueuses et sans déférence. Debout sur une faible hauteur, Assama repassait ce qu'il avait entendu en surveillant le travail des fossoyeurs. Là, au creux de la roche, sous les cailloux issus de cette falaise, dormait pour toujours un homme qu'il n'avait pas connu, ayant succombé à de légères blessures, à la fièvre et à l'épuisement. Dans le village, un autre homme se reposait mais d'un sommeil léger, ayant survécu contre toute attente à plus d'une plaie, plus d'un traumatisme qui auraient pu lui être fatals.
- Non, pas autant, la moitié seulement. Il y a un grenier où les bestioles sont moins présentes. Ta femme et les autres anciennes vont chasser et trier tout ce qu'il y a dedans, ensuite on mettra ce qui a été récupéré dans un nouveau grenier, celui que les jeunes sont partis construire.
- Tu vois les choses trop belles, Benam, elles vont récupérer ça comment ?
- Le wali leur a montré tout ce qu'il fallait faire. Pour voir si les céréales sont infestées, pour éviter la venue des bestioles, pour les chasser et pour les détruire quand tout est perdu. Tu vois que c'est toi qui est trop pessimiste, Tewe, renchérit son interlocuteur en chassant de la main une agaçante feuille qui menaçait de tomber sur son métier.
- Mais oui, c'est ça, grommela le vieil homme qui paressait à l'ombre comme à son habitude. J'ai vu la réserve que ton wali a ordonné de brûler. J'ai vu les précautions qu'ils ont prises pour éviter que tes petites bêtes aillent s'installer ailleurs. Ça n'avait pas l'air d'une partie de plaisir. Tout maître des esprits qu'il est, c'est toujours un homme et il n'a pas de solution pour nous donner une nouvelle récolte.
Assama ouvrit un œil curieux. Ça commençait à discuter ferme sur les provisions perdues et l'absence de solution à ce problème. Avec la pluie qui tardait à tomber, aucun village n'accepterait de se défaire d'une partie de son stock. Et si on prenait en compte le nombre de migrants qui étaient passés par là ces derniers jours, certains endroits devaient être totalement abandonnés. Il n'y aurait rien à attendre de leurs voisins qui se débattaient tant bien que mal avec leurs propres problèmes.
- Son travail le plus important n'est pas d'agir sur les choses concrètes que nous tenons dans nos mains, protesta Assama en fronçant ses sourcils broussailleux. C'est à nous de conserver ce que nous tenons, avec son aide ou non.
- Ah, et quel est son travail le plus important alors ? ironisa Tewe avec un petit sourire pour les autres hommes qui se s'étaient tus. Donner des conseils peu convaincants ?
- Tsss ! Tu le sais aussi bien que moi. C'est en amont qu'il travaille. Sans wali, nous ne pourrions pas obtenir l'aide des esprits, sans wali nos ancêtres ne pourraient rien pour nous.
- Et c'est toi qui me dis ça ?
Il y eut un silence pendant lequel Assama sembla marmonner dans sa barbe.
- A quoi cela m'a-t-il mené de ne pas écouter ? lâcha-t-il finalement, amer et bougon. J'ai joué à l'idiot. Maintenant, je pense que si le wali dit quelque chose, il a peut-être une bonne raison.
Tewe toisa l'ancien exilé avec un regard mal aimable et émit un son peu élégant.
- Ha ! L'exil t'a ramolli la cervelle on dirait. Vas-tu me dire aussi qu'il y a une raison pour enfermer la pauvre Kassi pendant trois jours ?
- Je suppose.
Assama haussa les épaules et se releva lentement, ignorant à dessein l'air méprisant du patriarche rabougri. En traînant un peu des pieds, il s'éloigna des tisseurs qui retrouvaient leurs voix et gagna l'extrémité sud de la place qu'il dépassa sans s'y arrêter. Plus loin, là où le village s'amincissait jusqu'à se perdre dans la falaise, deux hommes entassaient des pierres dans une anfractuosité de bonne taille. Ils agissaient avec habileté, soulevant les blocs pour les poser à l'entrée avant de les pousser avec une perche par dessus les autres. Le bas de leur visage était couvert d'un morceau de tissu imbibé d'une lotion préparée par le wali et cette dernière dégageait une odeur douceâtre qui envahissait les lieux en chauffant au soleil.
Abojo s'était attiré l'antipathie de certaines personnes en consignant la jeune femme dans la case des malades sans justifier sa décision. Kassi avait obéit mais des réflexions sur l'âge du wali circulaient maintenant, des phrases moqueuses et sans déférence. Debout sur une faible hauteur, Assama repassait ce qu'il avait entendu en surveillant le travail des fossoyeurs. Là, au creux de la roche, sous les cailloux issus de cette falaise, dormait pour toujours un homme qu'il n'avait pas connu, ayant succombé à de légères blessures, à la fièvre et à l'épuisement. Dans le village, un autre homme se reposait mais d'un sommeil léger, ayant survécu contre toute attente à plus d'une plaie, plus d'un traumatisme qui auraient pu lui être fatals.