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De l'ombre à la Lumière, un pas
#8
  Il y avait encore une fleur tombée près du puits, une tache colorée sur le sol poussiéreux, un souci de plus sur le cœur de Gelilaa. Obliquant vers le Flamboyant, il récupéra les pétales qui flétrissaient déjà dans la chaleur et se perdit un instant dans le rouge carmin de cette petite promesse de mort. A mesure que l'arbre à palabres se dépouillait, l'apprenti sentait sa vie s'écouler en une pluie collante qui poissait les conversations et entraînait dans son lent ruissellement les mots plus légers qui liaient les villageois entre eux. Lorsque la fleur s'échappa entre ses doigts, il se sentit tomber avec elle, découvrant dans cette chute tournoyante les ombres qui s'allongeaient sur le village.

- Ge, tu ne voulais pas retourner voir le malade ?

  L'apprenti pivota pour regarder son camarade. Il réfléchit un instant, pesant le pour et le contre en se mordillant l'intérieur de la joue puis finit par secouer la tête.

- Non, ça n'est pas la peine. Il n'y a plus rien à faire, s'il passe la nuit ce sera un miracle. Kassi est avec lui, j'irai un peu plus tard.

  Le regard noir se porta au loin, évitant la moindre forme humaine, cherchant la solitude de la plaine. Comme par instinct, Gelilaa tendit une main dans son dos, vers le soutien de la falaise et les souvenirs des ancêtres. Leurs souffles éthérés laissaient des empreintes sur les lignes de ses paumes, des traces intangibles qu'il suivait lorsqu'il devait trouver son chemin pour rejoindre les esprits. A l'inverse, le sable et les graines qu'il prenait entre ses doigts, les branches qu'il transportait pour le feu et les mains qui prenaient les siennes dans tous les gestes du quotidien, dessinaient un fil à suivre pour le retour.
  Un jour, la Renarde était apparue devant lui, balayant la moitié de route qu'il lui restait à parcourir d'un rire un peu moqueur. Elle avait saisi son poignet, capturant son âme comme un petit coucal affolé. Il battit des ailes sans savoir pourquoi, voleta entre ses doigts qui l'entouraient d'une cage lâche. Sur Terre, son cœur battait la chamade, sa bouche s'était entrouverte sur des mots silencieux. Il tournait en rond, tournait, tournait, et ne voyait pas qu'il pouvait s'enfuir, accaparé par les yeux si profonds, piégé dans les rayons d'ambre de ce regard surnaturel. La Renarde avait déplié les doigts de Gelilaa et en lui souriant, du bout de ses lèvres roses nacrées elle avait soufflé au creux de sa main, effaçant de ce simple geste tout ce qui le rattachait à son village. Son souffle était chaud, chaud, la chaleur avait pénétré son corps, l'avait envahi, calmé. Son esprit protecteur avait resserré sa prise et il n'avait pu que la contempler, plonger dans l'ambre tandis qu'en lui son cœur coucal s'agitait, s'agitait.
  A une expression agacée fusant près de lui, le futur wali revînt, posant une main sur sa poitrine pour calmer les battements qui l'ébranlaient. Gajube jetait des coups d'œil à droite et à gauche, surveillant son ami d'un côté et l'effervescence qui envahissait le centre du village de l'autre.


- Il va encore y avoir des mauvaises nouvelles, je parie, fit-il en voyant les femmes qui revenaient d'un grenier et l'attroupement qui se formait sur la place.

  Gelilaa fronça les sourcils devant la nouvelle scène qui se dessinait. Une fois arrivées au centre de la place, Yaberou et Setou, toutes deux de la famille des Yantoumbé, posèrent un vase dans lequel la plus âgée introduisit une main. Elle la ressortie pleine de grains qu'elle présenta à tous ceux qui se penchaient, le visage sévère, désespéré.

- Il y en a plein comme ça, intervînt Setou pour épauler sa cousine. Tout ce qu'il y a dans le grenier est gâté, on ne peut pas trier grain à grain !
- C'est quoi, ça ? demanda un des hommes présents en montrant les petits points noirs mélangés aux céréales.
- Des charançons, idiot.
- La faim, ajouta quelqu'un.

  Un silence pesant tomba sur le groupe. Personne ne savait que dire ou que faire dans l'immédiat. Certains examinèrent le contenu du vase en mettant de côté les grains foutus, avant de se rendre rapidement compte de l'ampleur de la tâche, d'autres tournèrent autour de l'attroupement en se mettant à discuter sans but et sans raison. Gelilaa s'approcha pour voir à son tour mais ne resta pas au milieu de tout ce monde, se sentant par moment encore flotter, dériver sur les faibles sursauts du vent, loin des siens et si proche à la fois, comme s'il pouvait se perdre tout en se mêlant à eux.

- Tout est comme cet échantillon ? s'enquit-il néanmoins, prenant appui sans trop le vouloir sur le bras de Gajube qui lui fit un large sourire amusé.
- On n'a pas vérifié les autres greniers, mais s'il y en a un peu dans un, tout ce qu'il contient est perdu, se lamenta Yaberou. Setou, va chercher Dalo et ton grand-père. Et va chercher ton frère Sekou. Il va falloir ouvrir les autres réserves pour voir.
- Viens. Gelilaa sentit qu'on le tirait par sa tunique. Viens, répéta son ami, c'est bon, tu ne vas pas t'occuper de tous les problèmes du bled non plus.

  L'apprenti céda, reculant pas à pas. Quand il n'y eu plus personne à moins de trois mètres, une bulle de légèreté enfla en lui, écartant sur son chemin les petites bêtes, les maladies, la sécheresse, tout ce qui pesait depuis un moment sur ses épaules. Il adressa un regard complice à Gajube et fit soudain volte-face, s'élançant vers leur ancien terrain de jeu et les souvenirs de temps plus joyeux, bénissant dans sa course celui qui lui offrait ce soulagement temporaire.
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Messages In This Thread
De l'ombre à la Lumière, un pas - by Galila - 10-29-2011, 09:07 PM
Re : De l'ombre à la Lumière, un pas - by Galila - 11-16-2011, 05:44 PM

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